La Presse + : numérique, oui, mais pour qui ?

Lancée en grande pompe le matin du 18 avril, l’application La Presse+ semble s’attirer les bonnes faveurs de la «communauté web» québécoise. De notre côté, nous ne sommes pas impressionnés. Eh oui, une remise en perspective s’impose, quitte à venir casser le party sur la rue St-Antoine. Parce que si elle est jolie, l’application telle que livrée ne nous apparaît pas justifier un tel investissement de temps et d’argent, a fortiori lorsqu’on la compare avec ce qui se fait ailleurs.

PressePlus

En fait, La Presse+ est un beau produit. Mais ce n’est que cela : l’application ne fait que reprendre des fonctionnalités qui marchent bien ailleurs et les agencer sans grande originalité. L’impact positif dans le marché québécois n’est pas dû à une approche originale ou même distincte, mais bien à l’absence de compétition de la part des autres médias. Oui, l’application est jolie, fluide, constante, fonctionnelle. C’est très beau. Mais, aujourd’hui, «très beau» n’est pas suffisant. Toutes ces qualités ne sont que la base, le minimum attendu de toute application du genre : faire moins que cela aurait été un échec. En contrepartie, se limiter à cela ne mérite pas de louanges. Tenez Flipboard, probablement l’une des meilleures applications de lecture de journaux et magazines (disponible, d’ailleurs, pour iPad, mais aussi pour iPhone et Android) : elle offre une grande flexibilité (tant au plan de la présentation que des fonctionnalités), permet une plus grande intégration des médias sociaux (pas simplement des fonctions de partage sur Facebook et Twitter comme c’est le cas pour La Presse+)… tout cela depuis 2010 (2012 pour Android). Et elle n’a pas coûté 40 millions de dollars à développer. D’autres aggrégateurs de fils de nouvelles, tels que Feedly, permettent déjà d’ajouter du contenu provenant de La Presse : comment convaincre leurs utilisateurs de faire le passage ?

 

De manière générale, nous nous demandons quel est le public visé par cette application. Vu la place prépondérante que prend l’édition du matin» dans toute l’expérience, nous imaginons que ce sont les utilisateurs «légers», ceux qui lisent les nouvelles le matin, dans le train de banlieue ou bien bien confortablement assis dans le lazy-boy. Or, bien qu’il y ait encore des gens à aller chercher de ce côté, à La Presse, on semble ignorer les «digital natives», ces gens qui sont nés à l’ère numérique et qui ont une disposition naturelle à utiliser les différentes plateformes et interfaces. Et la section «en direct» (qui, d’ailleurs, est beaucoup trop discrète par rapport à l’ensemble) n’est pas une excuse suffisante : il faudrait que l’ensemble soit «en direct». L’idée de notifications en direct pour les nouvelles, notamment utilisées par le New York Times et Radio-Canada, pourrait être mise à profit.

 

Nous sentons la volonté de La Presse de s’ajuster à la nouvelle donne de l’information, mais il ne suffit pas de faire le passage au médium numérique (photos que l’on peut agrandir, contenu vidéo, navigation par onglets) : il faut aussi tenir compte de ce que le changement de médium apporte dans notre rapport à l’information. Autrement dit : le problème n’est pas tant technique qu’institutionnel. Nous ne sommes plus à l’époque d’une information statique, que l’on consulte (télécharge) une fois par jour. Pour le meilleur et pour le pire, aujourd’hui, l’écriture des nouvelles se fait en même temps que les événements se produisent; les «experts» réagissent souvent en temps réel, via Twitter. À cet égard aussi, La Presse+ semble manquer le bateau.

 

Au plan technique aussi, certaines observations méritent d’être faites. À 102Mo pour la première édition quotidienne (et parions que les éditions de fin de semaine seront encore plus volumineuses), on ne peut pas affirmer qu’il s’agit d’un format léger. Surtout si, au moment de la synchronisation quotidienne, nous devons avoir recours au réseau cellulaire (de quoi faire exploser les frais de transfert de données). L’application n’offre pas de choix : il faut tout télécharger, même les sections qui ne nous intéressent pas. Corollairement, nous ne pouvons pas personnaliser notre édition (pour évacuer les chroniques d’Alain Dubuc, par exemple). Pour les milliers d’utilisateurs d’agrégateurs de nouvelles déjà abonnés à certains chroniqueurs, il n’y a aucun incitatif à passer à La Presse+, donc aucune façon pour l’entreprise de tirer profit de lecteurs déjà (partiellement) fidélisés. En outre, la lourdeur du processus d’édition (relevée notamment par Maxime Johnson) risque aussi d’entraîner des coûts et des délais inutiles pour une entreprise médiatique.

 

Une fois passé l’effet de nouveauté, rien ne subsiste qui puisse nous donner de nouvelles raisons de s’abonner (aussi gratuitement cela soit-il) à La Presse. Résumons : Que l’on ne prétende pas au changement de paradigme.

 

Alors, qu’est-ce qui s’en vient, sinon que la version pour Android en décembre ? Parce que le produit offre un grand potentiel d’innovation, à la condition que les gens en charge de son développement fassent certains choix déterminants pour la réussite du virage numérique. À cet effet, les problèmes que nous avons soulevé quant à la personnalisation, la publication en direct, l’aspect «social» et la quantité de données à télécharger vont ensemble et peuvent être réglés ensemble. Sans faire exploser la facture.

Ludvic Moquin-Beaudry est philosophe en résidence chez Avant-Garde Solutions. Il travaille à l’élaboration de différents projets internes de l’entreprise et s’occupe de recherche et développement.